Une vue en hauteur sur le monde d'en bas. De la pluie qui coule et lave les carreaux, emportant avec elle nos doutes et nos remords.
Pour moi, la plus grande qualité restera toujours la capacité d'observer. La plus grande qualité et le plaisir le plus immuable qui soit.
Se voir au travers des autres, et vice-versa. Je pourrai passer des heures sur un balcon dans Paris à regarder les passants, avec toujours autant de volupté. Comme un bonbon caramélisé qui craque sous la dent, une friandise éphémère, mais un paquet bien remplis.
J'aime lire leurs vies, leurs humeurs et leurs soucis sur leurs visages depuis mon perchoir en hauteur. M'en inventer certaines, peut-être même beaucoup, et imaginer ce qu'ils pensent, eux, immergés dans la bulle de nos ennuis quotidiens. Se laisser dériver, porté par le courant qui les emporte dans sa danse, et d'où certains ne seront jamais capables de revenir.
Mais il ne me suffit pas d'en en hauteur dans une ville pour pouvoir me détacher et apprécier un spectacle aussi agréable que la pièce que nous jouons tous les jours pour les Dieux. Et quand, parfois, je baisse la tête, ou je lève les yeux pour me perdre dans l'étendue du ciel, que je me détache de la conversation, de la bulle environnante, ça n'est pas par lassitude. C'est pour pouvoir retrouver un perchoir et m'extraire du cadre et du tableau. Comme un observateur immergé dans la toile, comme un espion qui joue l'acteur.
Voir les rires dans la peau des yeux qui se plisse, le pétillant dans l'intensité du regard, l'accomplissement dans la démarche et le but au loin, comme épingler sur le ciel, à l'horizon. Fermer les yeux et sentir les courants d'euphorie qui traversent les autres, comme des volutes de fumées, évanescentes, diaphanes, mais au brillant de la soie.
Et même en parlant, en faisant mine de mener la conversation, s'arrêter un instant et se regarder parler, tourner la tête et voir les oreilles attentives et les pensées qui s'assemblent, pour orienter une cascade de parole et une sphère d'échange toujours en mouvement.
Sortir juste un instant de nos turpitudes et de nos humeurs, de nos angoisses et de nos doutes, et regarder.
Et pourtant,
la Déesse seule sait qu'elle ne m'a pas donnée toutes les chances pour voir. Mais voir au delà des yeux, déchirer la rétine pour créer un passage, arracher les paupières afin d'y voir clair, ça, j'en suis capable.
Et toujours cette soif de voir et d'observer, comme une dépendance et une piqûre si douce, comme la caresse de gants de velour.
Toujours voir et reculer, pour mieux élaguer le passage et prendre de la hauteur.
Une vue en hauteur sur le monde d'en bas. De la pluie qui coule et lave les carreaux, emportant avec elle nos doutes et nos remords.
Et en bas, tout en bas, la fourmilière de la vie qui s'étend toujours un peu plus...
Ouvrons nos yeux.
Commentaires